Horizon mystique : la lumière du Prophète

Publié le 21/03/2015 par Rémy Savin ()

Question :

De nombreux mystiques et grands érudits de l’Islam, parmi lesquels Sidi `Abd al-`Aziz ad-Dabbagh, Moulay `Abd al-Qadir al-Jilani, ou encore Shaykh al akbar Ibn `Arabi, et d’autres, écrivent dans leurs livres que la première création fut la lumière du Prophète Muhammad, paix et prière soient sur lui. C’est d’ailleurs le postulat derrière lequel vous vous rangez car vous en parlez dans vos vidéos sur la science des Lumières Coraniques.

Or, d’après mes recherches, les défenseurs de cette position s’appuient sur un ensemble de traditions prophétiques dont l’authenticité est discutée, alors qu’en parallèle d’autres éléments, dont l’authenticité semble plus avérée, indiquent que la première création est l’eau.

Qu’en est-il ?

 

Réponse :

بِسْمِ اللهِ الرَّحْمنِ الرَّحِيمِ

Au Nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux

Ce sujet, effectivement, semble être l’objet de divergences. Il serait plus exact cependant de dire qu’il est un sujet de polémique chez ceux qui n’ont pas la conscience spirituelle de la Sagesse pour comprendre les enjeux qu’il y a derrière cette vérité, et chez ces gens-là uniquement. Mais nous allons profiter de votre question, si Dieu le veut, pour apporter quelques éclaircissements.

Un certain nombre de narrations, en effet, désignent la lumière du Prophète, paix et prières soit sur lui, comme étant la première création de Dieu, loué soit-Il, à partir de laquelle le reste de la Création fut créée. Parmi elles, il y a le fameux hadith de Jabir :

« […]أول ما خلق الله نور نبيك يا جابر »

« La première chose que Dieu a créée est la lumière de ton Prophète, ô Jabir […] ».

L’authenticité de ce hadith fait débat parmi les experts, vous avez raison de le rappeler. Certains considèrent qu’il est authentique, d’autres non [1]. Pour autant, le message qu’il contient est rapporté par d’autres récits qui, accumulés les uns aux autres, constituent un poids supplémentaire dans la pertinence de son contenu [2]. Ceci nous oblige par ailleurs à préciser un point important.

Chaque domaine du savoir islamique dispose de son propre appareil méthodologique pour extraire des Textes les directives divines dans ce qui fait l’objet de son champ d’investigations. Ainsi, si un hadith ahad, qui contient très peu de rapporteurs à un moment donné de sa chaîne de transmission, n’est pas accepté dans les sciences du dogme, il est en revanche un matériel parfaitement utilisable pour ce qui est de la jurisprudence islamique [3]. En ce qui concerne le hadith dont nous parlons, il est évident qu’il ne remplit pas les conditions nécessaires pour servir d’argumentation dans le crédo ou le fiqh. Il est pris en compte, en revanche, pour alimenter l’exégèse coranique ou le commentaire de certaines traditions prophétiques.

Le sujet qui fait l’objet de cet article ne concerne pas le crédo, ni la jurisprudence, mais s’intéresse à la métaphysique. Plus exactement, au lien permanent qui existe entre vérité métaphysique et vérité physique, entre monde spirituel et monde matériel. Croire ou ne pas croire en ce qui fait le cœur de ce thème n’invalide pas la foi, ni ne la conditionne, et n’a aucune influence de quelque sorte que ce soit pour ce qui est de la jurisprudence.

C’est un domaine bien défini avec une finalité propre, qui a été exploré, partiellement, par les savants de la spiritualité [4] [5]. D’où le fait que ce genre de hadith soit principalement rapporté dans les ouvrages d’auteurs soufis : non pas parce qu’il est inhérent au soufisme, mais parce qu’il constitue un élément d’information acceptable dans un sujet qui a fait, et qui continue de faire, l’objet de développements dans le milieu du soufisme.

Cette branche du savoir constitue une possibilité d’applications large, que nous avons déjà évoquée lors de contributions traitant d’eschatologie révolutionnaire ou de la science des Lumières Coraniques [6]. Aussi, en ce qui nous concerne, nous considérons que la nature de nos travaux nous oblige à prendre en compte cette tradition prophétique, et les autres qui traitent du même sujet, car nous estimons que la conjoncture dramatique qui caractérise notre époque oblige à investir ce domaine avec plus de profondeur, mais bien entendu, toujours avec un esprit critique et analytique. [7].

 

Quand bien même l’authenticité de ce seul hadith poserait effectivement problème, son contenu est validé par d’autres éléments scripturaires allant dans le même sens. Il est également renforcé par une forte tradition orale et écrite des grands érudits de l’Islam qui soutiennent cet avis, parmi lesquels at-Tabarani, at-Trimidhi, al-Hakim, et d’autres, qui argumentent en ce sens dans leurs travaux d’exégèse. Par ailleurs, et c’est important, cette information est validée par ce qui ressort de l’expérience mystique des Saints authentiques et des Sages de la communauté des croyants. Et l’opinion selon laquelle la lumière du Prophète, paix et prières soient sur lui, est la première des créatures, fait l’objet d’un consensus parmi les maîtres du soufisme [8].

Les savants de la spiritualité constituent l’élite intellectuelle et l’avant-garde morale des fidèles. Ils sont parfaitement au courant des débats qui animent les milieux théologiques, et ne voient pourtant aucune contradiction ou ambiguïté dans la position qu’ils adoptent sur ce sujet [9]. Nous allons donc tenter d’expliquer, en nous inspirant de leur enseignement, cette divergence d’apparence qui existe à l’intérieur même des Textes.

 

Une tradition prophétique explique que :

 « إن الله خلق كل شىء من الماء »

« Dieu a créé toute chose à partir de l’eau »

La notion d’eau n’est pas à comprendre ici dans sa signification matérielle, mais dans le sens de ses attributs : pure et purifiante, vectrice de ce qui est en elle, en interaction permanente avec ce qu’elle contient et ce qui est insufflé en elle. Et Dieu dit, exalté soit-Il : « […] Nous avons rendu toute chose vivante à partir de l’eau […] » (s21v30). Il s’est aussi adressé au prophète Job, paix soit sur lui, en ces termes : « Voici une source d’eau fraîche pour te laver et étancher ta soif ! » (s38v42).

 

Toute vérité métaphysique trouve une déclinaison matérielle, palpable et intelligible, à travers laquelle le Très-Haut, loué soit-Il, expose les Signes de Sa Vérité à l’ensemble de Sa Création. L’eau que nous connaissons, qui étanche notre soif, et que nous utilisons pour nous purifier et faire nos ablutions, est une déclinaison lointaine et matérielle de ce qu’est la lumière prophétique, première de toutes les créatures, et c’est en ce sens qu’il faut comprendre le hadith qui vient d’être cité. Et Dieu dit, exalté soit-Il : « Il fait descendre du ciel de l’eau qui coule dans les vallées à la mesure de leur capacité, et le courant charrie l’écume qui surnage, à l’image du laitier qui se dégage de la fonte des métaux dont on fabrique bijoux et ustensiles. Dieu use de cette image pour bien établir la différence qu’il y a entre le Vrai et le faux, car l’écume inconsistante s’en va au rebut, tandis que ce qui est utile aux hommes se dépose sur le terrain. Ainsi, Dieu propose des paraboles utiles. » (s13v17).

Quant à ceux qui douteraient de la nature lumineuse du Bien-Aimé, paix et prières soient sur lui, nous leur rappelons que le Seigneur précise, loué soit-Il : « Ô gens des Écritures ! Notre Prophète est venu mettre en évidence pour vous une grande partie des Écritures que vous teniez cachée, tout en passant sur bien d’autres choses. C’est une lumière émanant de Dieu, qui est venue vous éclairer ainsi qu’un Livre explicite » (s5v15). En effet, la lumière originelle du Prophète, paix et prières soient sur lui, première des créatures, à partir de laquelle le Seigneur, exalté soit-Il, a ensuite créé le reste de la Création, procède de la Lumière de Dieu.

Ainsi, beaucoup de grands érudits de l’Islam, et parmi eux Ibn Kathir ou as-Suyuti, rapportent l’explication des grands Sages de la oumma selon laquelle le verset qui va suivre est une désignation métaphorique du rapport qu’entretiennent la Lumière de Dieu, loué soit-Il, et celle de son Bien-Aimé, paix et prière soit sur lui : « Dieu est la lumière des Cieux et de la Terre, et le symbole de Sa lumière serait un foyer où se trouverait une lampe qui elle-même serait nichée dans un récipient de cristal ayant l’éclat d’un astre brillant qui tirerait sa luminosité d’un arbre béni, un olivier qui n’est ni de l’Orient ni de l’Occident et dont l’huile jetterait sa clarté presque d’elle-même, sans avoir été touchée par aucune étincelle, donnant ainsi lumière sur lumière. Dieu guide vers Sa lumière qui Il veut et propose des paraboles aux hommes, car Sa science n’a point de limite. » (s24v35).

 

Citons maintenant d’autres traditions prophétiques qui traitent de ce sujet :

« كان الله ولم يكن شيء غيره معه قبله، وكان عرشه على الماء، وكتب في الذكر كل شيء، وثم خلق السموات والأرض »

« Dieu était et il n’y avait aucune chose autre que Lui, avec Lui, avant Lui. Et Son Trône était sur l’eau. Il a écrit dans le Dhikr (Rappel) toute chose. Ensuite, Il a créé les cieux et la terre.  »

« إن أول ما خلق الله القلم فقال له: اكتب. قال: رب وماذا أكتب؟ قال: اكتب مقادير كل شىء حتى تقوم الساعة  »

« La première chose que Dieu a créé est le Calame, et Il lui a dit : « Écris ! ». Et il dit « Seigneur ! Et que vais-je écrire ? ». Et Il dit : « Écris les destinées de toute chose, jusqu’à ce que survienne as-Sa`ah (l’Heure) ». »

Une certaine ambiguïté existe donc à l’intérieur même des Textes, du moins, pour le littéraliste obstiné qui se désintéresse des subtilités de la Vérité. Car pour la Sagesse, le calame, l’eau primordiale, ou la lumière du Prophète, paix et prières soient sur lui, désignent différents reflets d’un Souffle unique. Ainsi, le calame est la manifestation de Son Décret sur toute chose, loué soit-Il, l’eau primordiale est la manifestation de Son Pouvoir sur toute chose, et la lumière de Son Bien-Aimé, paix et prières soient sur lui, est la manifestation de Sa Vérité Éternelle, exalté soit-Il. Quant à Son Trône, il est la manifestation de Sa Puissance et de Sa Majesté Divine. Qu’Il soit loué et glorifié !

 

Nous rappelons également que Ta Ha, un nom syrianite du Prophète, paix et prières soient sur lui, veut dire « miséricorde pure et purificatrice, dans son reflet extérieur comme dans sa nature intérieure, dont la vérité, intemporelle, n’a pas de fin », et ce n’est rien d’autre que la définition métaphysique de ce qu’est la lumière. Nous aurons l’occasion de préciser cela, si Dieu le veut, dans nos leçons à venir sur la science des Lumières Coraniques. Et Dieu dit, loué soit-Il : « Tâ - Hâ. Nous t’avons envoyé le Coran non pas pour te rendre malheureux, mais plutôt comme rappel pour celui qui craint le Seigneur et comme révélation émanant de Celui qui a créé la Terre et les Cieux sublimes, le Miséricordieux qui S’est établi sur le Trône, le Souverain des Cieux, de la Terre, des espaces interstellaires et de tout ce qui se trouve dans les profondeurs du sol. » (s20v16-6). En effet, « Dieu fait descendre du ciel une eau par laquelle Il rend la vie à la terre après sa mort. Il y a là un vrai signe pour des gens qui savent entendre. » (s16v65).

 

Après ce court exposé sur la lumière du Prophète, paix et prières soient sur lui, nous comprenons bien que la polémique autour du degré d’authenticité du hadith de Jabir intéresse surtout ceux dont sa Vérité les dépasse, et elle nous dépasse tous. Mais certains choisissent de la vivre, pour aller au bout de leur Foi, d’autres non.

Pour finir, nous proposons au lecteur de nous arrêter quelque peu sur ce verset, pour en tirer quelques pistes de méditations : « C’est Dieu qui fait confluer les deux mers, dont l’une est douce et agréable, l’autre est salée et saumâtre. Entre les deux, Il a établi une zone intermédiaire et une barrière infranchissable. » (s25v53).

« C’est Dieu qui fait confluer les deux mers » :

C’est Dieu, loué soit-Il, qui, par la manifestation de Sa Vérité, a façonné l’ensemble de la Création sur deux faces, complémentaires, inséparables l’une de l’autre, et qui se justifient mutuellement. La première concerne les aspects visibles du monde, intelligibles par l’esprit, et palpables. La seconde concerne la Connaissance de Dieu, la Sagesse, et les vérités spirituelles et métaphysiques de la Création.

« Dont l’une est douce et agréable, l’autre est salée et saumâtre » :

La première est évidente, soulage l’âme, et apaise les cœurs. Son accès est le droit inaliénable de quiconque tourne son cœur vers le Très-Haut, loué soit-Il. Quant à la seconde, sa source est lointaine. Elle implique au fidèle désireux de s’en abreuver, pour se rapprocher de Dieu, un effort de cheminement soutenu et une piété véritable.

« Entre les deux, Il a établi une zone intermédiaire et une barrière infranchissable » :

Ces deux facettes, qui ne cessent d’interagir, sont séparées par une barrière, une frontière, qui distingue le visible de l’invisible, le matériel du spirituel. L’itinérant sincère, avec patience et persévérance, finira par trouver dans la satisfaction de Dieu les saveurs de la Connaissance. Pour autant, l’immensité du Secret de Sa Vérité est connue de Lui seul, exalté soit-Il, et restera connue de Lui seul uniquement, qu’Il soit loué et glorifié, pour toujours et de toute éternité.

 

Et Dieu est seul Savant !

Louanges à Dieu, Seigneur des mondes !

Wa Salam.

 

 

[1] http://www.livingislam.org/fiqhi/fiqha_e30.html

[2] http://www.livingislam.org/nurn_e.html

[3] http://www.aslama.com/aqida-articles-divers/88-le-hadith-ahad-isole-ne-garantit-pas-la-certitude-shaykh-mahmud-shaltut.html

[4] http://www.ibnarabisociety.org/

[5] http://www.amazon.fr/Commentaire-esoterique-formule-inaugurale-coran/dp/2841611612

[6] http://www.amehorizon.fr/lumierescoraniques.html

[7] http://www.amehorizon.fr/approfondir-theologie-l-islam-etranger_12_75.html

[8] http://www.at-tawhid.net/article-la-lumiere-du-prophete-muhammad-est-la-premiere-chose-qu-allah-a-cree-ibn-al-hajj-al-maliki-105671879.html

[9] cf. Abd al-Qadir al-Jilani, Sirr al asrar

 

 


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