Salafisme : branche dangereuse et rigoriste de l'Islam ?

Publié le 24/11/2015 par Rémy Savin (Actualité)

Le salafisme est souvent présenté et perçu comme étant la branche rigoriste et littéraliste de l’Islam. Il est vrai que les salafistes pratiquants semblent appliquer avec plus de rigueur que les autres un certain nombre de recommandations, et leur compréhension des Textes, bien souvent, s’arrête à la lettre et au mot. Par ailleurs, l’idéologie salafiste est rendue responsable de la dérive djihadiste qui s’empare des cœurs malades de certains jeunes, alors même que la plupart des prêcheurs salafistes se désavouent clairement et ouvertement du terrorisme et du djihadisme. Il y a donc à l’évidence une certaine confusion, d’autant plus dommageable que celle-ci est relayée par des auteurs suivis et reconnus.

Rigorisme

Le rigorisme, s’il fallait le définir dans sa mécanique, est la mise en pratique des différentes méthodes d’interprétations des Textes, en vue d’aboutir, pour un sujet donné, à la voie du juste milieu entre prescription et contexte. Ces méthodes ont été constituées par les premières générations de musulmans, et se transmettent de maître à élève. Or, le salafisme est un mouvement réformiste qui s’inscrit en rupture avec ce mode de fonctionnement strict et exigeant. Il en résulte une simplification drastique de la modalité du recours aux Textes, par soustraction de nombreux éléments de traitement de l’information qu’avaient élaborés les Anciens pour appréhender avec le plus de finesse possible la complexité des Sources. Pour ne citer qu’un exemple légèrement caricaturé, dans le cadre du fiqh le salafisme cherchera à trouver dans les Textes ce qui se rapproche le plus d’un objet en question, tandis que l’Islam traditionnel, pour ces mêmes Sources, s’intéressera avant tout à la manière dont celles-ci doivent être comprises, analysées, manipulées, et contextualisées au regard de l’objet étudié. De fait, il est erroné, voire mensonger, de considérer que le salafisme est un rigorisme. C’est justement à cause de son appauvrissement méthodologique que le salafisme ne peut expertiser les Sources avec la même justesse et subtilité que le sunnisme, et qu’un certain nombre de recommandations par exemple, que la plupart des musulmans considèrent comme respectables, mais secondaires, prennent dans le salafisme une importance capitale. Pour dire les choses plus précisément, le salafisme présente extérieurement un aspect rigoriste, que certains qualifient d’ostentatoire, et qui est la conséquence de négligences méthodologiques majeures. L’habit ne fait pas le moine.

 

Salafisme et djihadisme

L’idéologie salafiste est de plus en plus pointée du doigt. Elle est considérée par les médias comme l’origine des dérives terroristes et djihadistes liées à l’Islam. Mais il faut appeler les choses par leur nom. Le salafisme est un terme édulcoré et cosmétique qui désigne en réalité le wahhabisme, une réforme de l’Islam du 18e siècle qui a pris forme dans un bain de sang. Cette réforme, par un ensemble de confusions méthodologiques et théologiques, redéfinit le cadre de la Foi selon des critères inédits, ce qui aboutit de fait à l’excommunication de la majeure partie des musulmans du monde. Les prêcheurs salafistes modérés, qualifiés de quiétistes par certains analystes, diront plutôt que nombre de musulmans ont une Foi innovée et/ou entachée de souillures, tandis que la leur est pure, et que le salafisme est le seul groupe sauvé. En allant au bout de la logique salafiste, la pratique de l’écrasante majorité des musulmans constitue un égarement et une apostasie volontaire ; ce qui, là encore à cause de carences méthodologiques, fait dire à un certain nombre d’auteurs wahhabites qui vont au bout de leur logique réformiste, et dans une lecture archaïque et décontextualisée de la jurisprudence de l’Islam que le sang de cette majorité est licite.

Il est vrai cependant que les prêcheurs salafistes en Occident, dont une grande partie est autodidacte et bricoleur, n’abordent généralement pas ce point-là en public, et quand ils le font, ils ne retiennent généralement pas cet avis, mais soutiennent cependant le fait que les musulmans qui ne partagent pas leur credo sont dans un égarement caractérisé qui les exclue de facto de la communauté de la Foi.

Là encore, pour dire les choses avec précision, le salafisme tel qu’il est majoritairement pratiqué en Occident n’est pas une invitation au djihadisme et à la terreur. Plutôt, l’idéologie salafiste, à cause de ses grosses carences méthodologiques, rend possible l’invitation de discours dangereusement erronés dans le débat théologique, qui, in fine, rendent licite le sang d’innocents, et encouragent les fidèles à se mettre en marge de leurs sociétés respectives. Mais soyons clairs : si le lien de causalité entre salafisme et djihadisme existe, puisque cette dérive est consubstantielle à la naissance du wahhabisme, il n’est pas systématique, et beaucoup de salafistes rejettent avec sincérité le terrorisme, le djihadisme, et l’excommunication de masse. Il y a en réalité plusieurs salafismes, effectivement, mais qui partagent tous une même base idéologique commune, qui laisse la porte ouverte à toute sorte de dérapages désastreux.

 

La voie du juste milieu

La vraie rigueur, quant à elle, est dans la voie scrupuleuse et discrète du juste milieu, qui est le credo de l’immense majorité des musulmans qui vivent en France. Elle s’appuie sur l’héritage intellectuel des Anciens, qui permet d’appréhender avec justesse la subtilité des Textes, le contexte, et les réalités du cheminement dans la Foi. La véritable rigueur, en effet, mène à la paix et au bonheur. Le croyant désireux d’investir cette voie de la Sagesse n’a qu’à revenir aux quatre écoles de fiqh, à la dialectique théologique asharite, et au soufisme authentique, qui sont autant d’outils et de repères que rejette, hélas, le salafisme. Il sera alors certain de cheminer dans quelque chose de véritable et reconnu.

 

Ce qu’il faut retenir :

Il n’y a pas un, mais plusieurs salafismes.


Bien que très identifiable dans sa démarche extérieure, le salafisme est en réalité un courant réformiste et méthodologiquement laxiste et négligeant.


Le salafisme n’implique pas nécessairement le terrorisme et le djihadisme, mais sa doctrine réformée rend possibles certains dérapages dans le débat théologique, qui peuvent ouvrir la porte à la justification de pratiques pourtant injustifiables comme le terrorisme.


Il est vrai cependant que terrorisme et djihadisme sont consubstantiels à la naissance du wahhabisme. Bien qu’extrêmement minoritaire, le salafisme doit sa survie et son influence à un financement massif de l’Arabie Saoudite et du Qatar.

 


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Commentaires (6)

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de Malik Samedi 09 septembre 2017 à 16h21

L'Islam, c'est ces quatre piliers : al imane ce qui veut dire la croyance, al islam la soumission, al ihssan l excellence et al saa ce qui veut dire l heure. Il faut bien étudier le hadith de Jibril, cette fameuse tradition de l'ange Gabriel. Les Oulemas du Al Oussoul appellent ce hadith "Oua Essouna" pour son extrême importance. Sans la compréhension de ce hadith, qui nous est rapporte par Omar Ibn Khattab dans Al Boukhari, nous sommes expose a un vrai danger de dérapage.

de Fawzia Jeudi 26 novembre 2015 à 09h35

Salam,

1 - Wahabites et salafites sont-ils sunnites autoproclamés ou bien déclarés tels par les plus hautes autorités sunnites ?.

2 - Est-il vrai que le wahabisme n'ait pas de légitimité par absence de consensus des Oulémas en son temps et qu'un imam (Abdelwahab) ne peut être dans le vrai à lui tout seul ?.

de Rémy Savin Jeudi 03 décembre 2015 à 23h33
Salam alaykoum.

1 Dès le début de leur existence, les wahhabites ont été mis en marge de l'orthodoxie traditionnelle. Ils sont souvent décris dans les médias comme étant sunnites par raccourcis, pour des raisons de filiation scripturaire et par opposition au chiisme, mais ils sont très clairement en marge. Concernant les oulamas, il y a divergence entre ceux qui les considèrent comme sunnites mais déviants et clairement en marge et dans l'erreur, et ceux qui les considèrent comme étant ahl al qibla, qui est par exemple le statut des chiites duodécimains dans le sunnisme. Une minorité les considère comme apostats, et nous regrettons très franchement que certains soutiennent cet avis.

2 Effectivement les wahhabites n'ont aucune légitimité, et dès le départ ils ont fait le consensus contre eux si l'on peut dire. Il est par ailleurs notoire qu'ils sont en difficulté pour justifier de chaines de transmissions reconnues, à tel point que de nombreux salafis vont maintenant se former chez les soufis, pour avoir de vraies ijazates, par exemple en science du hadith.

Fi amanillâh.

Salam.

de Fawzia Dimanche 06 décembre 2015 à 15h05

Merci.

de Ahmad Mercredi 25 novembre 2015 à 07h23

Très complet Rémi mashaAllah

de Al Machichi Mardi 24 novembre 2015 à 22h23

Excellent texte rémy !!! vraiment tu as tout condensé et bien explicité