Science et renouveau

Publié le 17/05/2015 par L'équipe ()

 

Question :

Le frère Rémy Savin, que Dieu l’agrée, écrit dans un article : « La réponse à cette paralysie qui ronge actuellement le monde musulman est donc, selon nous, celle de " l’eschatologie révolutionnaire " : un élargissement des institutions de l’Islam, méthodologiques et représentatives, par le développement de nouveaux champs d’investigations, et le transfert partiel d’autorité qui en découle. »

Ce que vous proposez a l’air ressembler au nouveau centre crée par Tariq Ramadan, le CILE (Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Éthique) qui vise à rassembler les savants des Textes et ceux du contexte afin de déplacer l’autorité et élargir les champs d’investigations vers l’économie, la psychologie, l’environnement, l’éducation, etc.

Que pensez-vous de cette initiative ?

Fraternellement.

 

Réponse :

Au Nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.

Nous vous remercions de l’intérêt que vous portez à nos travaux ainsi que pour cette question qui nous donne l’occasion de préciser notre démarche.

Fin connaisseur de l’Islam, Tariq Ramadan est très actif depuis les années 80, tant sur le terrain que dans le débat public. Disposant d’une formation solide, sa contribution intellectuelle a aidé de nombreuses personnes, et plus particulièrement la jeunesse, à redécouvrir, ou même à découvrir, la religion musulmane. Ses travaux sur la citoyenneté en Islam sont également très pertinents, et constituent un excellent support de réflexion pour les fidèles qui vivent en Occident. L’effort théologique qu’il propose sur la pratique de l’Islam dans le contexte de la modernité est aussi très apprécié, et a permis l’émergence, avec la participation d’autres auteurs, d’une pensée nouvelle faisant de l’Islam une force de propositions pour répondre aux problématiques de notre monde.

Nous sommes beaucoup moins convaincus en revanche par sa contribution en matière de réformisme. Il est vrai que la logique qui accompagne son discours en ce domaine est cohérente au regard de sa vision de la place de l’Islam dans l’espace contemporain. En effet, l’objectif affiché du CILE est d’amener « des savants des textes et des savants du contexte à donner naissance à une école de pensée basée sur une éthique de transformation » (cf. le site internet du CILE), reprenant en cela certaines positions modernistes.

La question qui se pose, finalement, est de savoir si l’Islam a vocation à participer aux changements provoqués par les causes historiques de la modernité en proposant des orientations plus justes en matière d’éthique, de société, d’économie, et autres, ou si la place de l’Islam est de constituer un véritable contre-empire et une force d’opposition au Nouvel Ordre Mondial, auquel cas les bases qui doivent servir de support à une dynamique nouvelle sont complètement différentes. Les deux démarches ne s’opposent pas nécessairement, mais ne répondent pas au même principe de mobilisation.

Par ailleurs, la notion de réforme qui caractérise la pensée de Tariq Ramadan, en ce qui concerne les disciplines strictement religieuses, n’est pas sans danger. En effet, si l’on s’en réfère à la Tradition, elle ne répond pas aux principes de la filiation, tant du point de vue méthodologique que spirituel, et son application constitue un risque accru de discorde au sein même de la communauté musulmane.

Le rapprochement récent de T. Ramadan avec Félix Marquardt, Ghaleb Bencheikh, et d’autres, a laissé de nombreux observateurs perplexes, d’autant plus que la volonté de ces derniers est de promouvoir un Islam redéfini, compatible avec les critères de la modernité. Mais nous pensons qu’il y a là une volonté de dialogue et non un partage de convictions.

Concernant le centre créé par Tariq Ramadan, le CILE (Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Éthique), qui fait l’objet de votre question, et le recours aux compétences transversales, il est incontestable que cette démarche va dans une direction intéressante qui contribuera, comme d’autres structures, à faciliter les échanges et la compréhension mutuelle entre penseurs musulmans et intellectuels de tous horizons, et cet apport doit être salué.

Cependant, si la finalité du CILE est d’aboutir à l’émergence d’une poussée nouvelle et florissante de la pensée musulmane, au-delà de la simple participation de la nuance islamique au contexte de la modernité, alors nous pensons que cet effort a peu de chance de réussir. En effet, la déclinaison d’un tel projet implique de facto la validation des modalités de la science moderne pourtant responsables du déclin de la civilisation et du dysfonctionnement actuel des institutions islamiques face aux enjeux contemporains. À terme, il n’est pas à exclure que le résultat soit une falsification, bien malheureuse et involontaire, du patrimoine spirituel.

Pour ne citer qu’un seul exemple : le dialogue avec la psychologie moderne. Outre le fait qu’il y a autant de psychologies que de psychologues, les fondements mêmes de la psychologie moderne reposent sur un socle théorique anti-initiatique. Si celle-ci doit être considérée comme un support, parmi d’autres, à une renaissance de la pensée islamique, il n’est pas absurde d’imaginer que le discours théologique et spirituel qui en sortira risque de dénaturer la compréhension de l’héritage islamique ainsi que la définition même du dépôt adamite. Ceci, car des divergences profondes de fond et de forme existent entre la tradition spirituelle et la psychologie dans le traitement d’un même objet (pour plus de précisions à ce sujet, vous pouvez consulter les travaux du docteur Jacques Vigne). Nous avons pris l’exemple de la psychologie, mais nous aurions pu observer les mêmes réserves pour beaucoup d’autres « sciences du contexte ».

Notre proposition est différente, car nous ne nous inscrivons pas dans une logique de transformation mais de Réhabilitation. Nous pensons en effet que les particularités qui caractérisent notre époque nécessitent l’émergence d’outils méthodologiques à la mesure des enjeux qui attendent l’humanité dans la modalité de son destin collectif, et qu’il faut pour cela revenir à la définition même de ce qu’est la Science d’un point de vue Traditionnel.

Les institutions islamiques, méthodologiques et représentatives, ne sont pas en mesure de faire face dans leur état actuel aux défis contemporains, n’ayant pas les dispositifs permettant de produire une contribution réelle. Cette situation, néanmoins, doit être vue comme un signe de Dieu, et une invitation à revenir aux Textes et à la Tradition pour puiser en eux les savoirs de notre temps, par l’intermédiaire de procédés nouveaux qui s’inscrivent dans une continuité authentique de la filiation spirituelle légitime. Cette impulsion donnera naissance, si Dieu le veut, à un ensemble de disciplines qui serviront ensuite de point d’appui et d’orientation pour les sciences religieuses proprement dites ainsi que pour les compétences transversales. Cette procédure est une branche de l’Islam et a été pratiquée par les grands sages des générations passées à chaque fois que ce fut nécessaire.

Pour revenir à l’exemple de la psychologie, ce sera l’occasion de passer d’une psychologie fallacieuse, polémique, darwinienne et libérale, à la véritable psychologie des lumières de la Vérité, à partir de laquelle il sera alors possible de comprendre la véritable mécanique de la psyché humaine, telle que Dieu l’a créée et décrite, sans se servir d’idéologies malveillantes et spéculatives, et avec des protocoles d’investigations modernes.

Il y a une différence, en effet, entre aller chercher l’information là où elle se trouve et progresser par tâtonnement à partir de constatations empiriques. Mais il est vrai que la démarche Traditionnelle, en ces temps de gloire de l’ultralibéralisme, ne trouve guère d’échos parmi les élites qui préfèrent se conformer au standard de la modernité, pour diverses raisons, et donc y participer.

D’un point de vue strictement religieux, nous sommes convaincus également que les nouveaux outils qui émergeront de cette dynamique permettront, si Dieu le veut, la redécouverte en profondeur de certaines nuances et subtilités du savoir révélé. Il en résultera, par la Grâce de Dieu, des pistes supplémentaires d’approfondissement dans la compréhension des Textes et des prescriptions divines.

Notre démarche, de fait, n’est pas un réformisme, surtout si l’on s’en tient à la proposition de Tariq Ramadan et du CILE en tant que mécanique réformiste. Plutôt, nous proposons un élargissement des institutions méthodologiques et représentatives, en ce sens que des compétences nouvelles, alimentées par les Textes et la Tradition, doivent voir le jour. Elles constitueront des domaines d’expertise supplémentaires, ajoutés à ceux qui existent déjà et qu’il convient de préserver et pérenniser dans leur forme d’origine. Il n’est pas question de modifier l’outillage qui est parvenu jusqu’à notre époque, ou de le remettre en cause, mais de l’élargir et de l’enrichir avec des instruments supplémentaires, comme l’ont fait les sages du passé à chaque génération cyclique.

Ainsi, il ne s’agit pas de faire appel à des compétences externes à l’héritage de la Révélation, qui diffèrent dans le fond, dans la forme, et dans leurs dessins, avec la finalité de la Révélation, pour améliorer la pratique et la contribution de l’Islam dans le quotidien, mais nous pensons à l’inverse que celles-ci gagneraient à bénéficier de l’éclairage du patrimoine de la Sagesse pour aboutir à des canons scientifiques plus proches de la réalité de ce bas monde, et de sa Vérité. Cette différence de méthode entre le CILE et Âme Horizon s’explique probablement du fait que nous visons des objectifs différents, et que notre vision à long terme, peut-être, n’est pas la même.

 

Fraternellement.

 

 


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Commentaires (1)

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de Amrou Lundi 18 mai 2015 à 16h54

Salam. Merci de nous avoir éclairé sur le CILE. On croit rêver quand on lit : "une nouvelle école de pensée". Il n'y a absoluent rien de nouveau à créer. Comme à l'habitude, les egos se réhaussent à lidée de créer quelque de chose de supplémentaire qui va être la réponse attendue, alors que le résultat est l'ajout à la confusion et à la division des croyants.  Il y a tout ce qui est nécessaire dans la tradition islamique. La question est : qu'est-ce que la tradition islamique ? Le double écueil est celui-ci : prétendre relire le Coran à l'instar des réformistes "protestants" par rapport à la Bible, alors que le Coran se trouve dans la Sunna du Prophète, laquele Sunna se retrouve dans les 4 écoles juridiques sunnites. Je salue l'équipe d'Ame horizon pour son attachement à la Tradition. On ne répètera jamais assez que l'islam n'a pas à s'adapter à la modernité, l'islam ayant suffisamment de ressources pour que les musulmans puissent vivre parmi les occidentaux sans faire des concessions intolérables. Et qu'est-ce que la modernité ? L'acception change suivant qu'on est un citoyen lambda allaité aux définitions approximatives de ses gouvernants, le mot étant chargé positivement, ou bien que l'on est, grâce à Dieu, éclairé par René Guénon pour qui l'occident moderne est une "monstruosité". 


Il me semble qu'il faut comme premier pas, méditer sur la recommandation ultime de l'Envoyé d'Allah a: Je vous recommande le livre d'Allah et ma famille.