Iqad al-Himam : Sagesse 2

Publié le 20/09/2015 par Karim C (Soufisme, Âme & Égo)

Ta volonté de détachement, de renoncer par toi-même aux causes auxquelles Allah te permets d’avoir recours est la marque d’une passion enfouie, et ta volonté de recourir aux moyens, alors qu’Allah t’a placé dans la station du renoncement, prouve ton manque d’ambition spirituelle.

Le dépouillement, « Tajrid » en langue arabe, signifie « nettoyer en grattant » ou « enlever ». On dit « se dépouiller d’un vêtement », c’est-à-dire l’enlever ; ou encore « dépouiller un gibier » c’est enlever sa peau ; de même, « se raser la peau ». Chez les soufis, il y a trois sortes de dépouillement : le dépouillement uniquement externe, le dépouillement uniquement interne et le dépouillement à la fois interne et externe. Le dépouillement externe c’est ne plus avoir recours aux causes[1] de ce bas monde, défier les lois de la physique. Le dépouillement interne c’est libérer l’ego de toute attache et s’affranchir des illusions. Se dépouiller extérieurement et intérieurement c’est donc abandonner les habitudes physiques et abandonner tout attachement interne. On peut également dire que le renoncement externe c’est abandonner tout ce qui distrait les membres de l’obéissance à Dieu ; le renoncement interne c’est abandonner tout ce qui distrait le cœur de la présence avec Dieu ; se détacher extérieurement et intérieurement c’est isoler son cœur et le façonner au gré de Dieu. Le dépouillement externe complet c’est délaisser les causes et dévêtir son corps des habits communs ; en interne, c’est dépouiller son cœur de tous les défauts vils et l’embellir de nobles qualités. Voilà le dépouillement parfait auquel le maître de nos maîtres, Sidi Abd Rahman Al Majdhoub, fait allusion quand il dit :

 

« Ô familiers de la science de l’Unicité

Là où se trouvent les océans qui occultent

Voilà la station des gens du dépouillement

Ceux qui se restent auprès de leur Seigneur »

 

Celui qui se dépouille extérieurement sans se dépouiller intérieurement est un menteur. C’est comme s’il voulait faire passer du cuivre pour de l’argent. Il est laid intérieurement et beau extérieurement. Celui qui se dépouille intérieurement sans se dépouiller extérieurement, c’est comme s’il voulait faire passer de l’argent pour du cuivre. Cela n’arrive pas souvent, car la plupart du temps, lorsqu’on s’évertue à se dépouiller extérieurement, on s’évertue aussi à se dépouiller intérieurement. Le véritable effort consiste donc à se dépouiller sous tous les aspects à la fois (intérieurs et extérieurs). Celui qui a réussi à se dépouiller intérieurement et extérieurement est complètement véridique ; il est tel l’or pur, celui qui convient aux coffres forts des rois. Le Shaykh Abou Hassan Shadhili a dit : « La bienséance (adab) du disciple (fâqir) qui s’est dépouillé de tout est visible à travers quatre aspects : le grand respect des anciens, la miséricorde avec les jeunes, l’équité envers lui-même et ne laisse pas son ego le vaincre ».

 

La bienséance (adab) du disciple qui a recourt aux causes se divise en quatre : fréquenter les pieux, s’écarter des gens qui mènent une vie dissolue, prier en groupe, subvenir aux besoins des pauvres et des nécessiteux avec les moyens dont il dispose. On attend aussi de ce disciple qu’il fasse preuve de la bienséance des gens du dépouillement s’il a parfaitement assimilé les quatre piliers. Fait également partie de la bienséance, de celui qui a encore recours aux causes, le fait de continuer à faire les causes et d’y avoir recours afin de mener à bien les tâches auxquels le Vrai l’a astreint, jusqu’à ce que ce soit le Vrai, le Très-Haut, qui l’en dispense ; soit par un ordre délivré de la bouche de son Shaykh, s’il en a un, soit par une indication claire ou une allusion qu’il reçoit de quelque manière que ce soit. C’est seulement à ce moment-là que le disciple pourra passer au stade du dépouillement. Son désir de renoncer par lui-même aux moyens que Dieu lui a imposés est la marque d’une passion enfouie, car dans ce cas-là l’ego y trouve le repos. Cependant, il n’aura pas la certitude nécessaire pour supporter les difficultés liées à la pauvreté, car dès que l’extrême pauvreté descend sur ton âme, elle tremble, prise de panique et elle revient aux causes. C’est beaucoup plus grave que si ton ego était resté à faire les causes pour subvenir à ses besoins. Les appétits et les désirs sont à l’origine de cet incident. Cette passion est cachée, car extérieurement ton ego exprime la volonté de se couper du monde et d’ascèse, ce qui constitue en soi un rang noble, et un état spirituel élevé, alors qu’intérieurement il vise secrètement le repos, la sainteté, les honneurs, ou tout autre statut. Ton ego n’a pas pour but de se soumettre complètement, ou de fortifier la foi. C’est aussi un manque de politesse envers le Vrai de vouloir sortir de son état de soi-même, sans patienter en attendant l’autorisation de ne plus avoir recours aux causes. Les signes que l’on est toujours attaché à ce monde c’est de toujours chercher à obtenir des résultats, de vouloir se débarrasser des obstacles qui nous coupent de la religion, et chercher à accomplir les obligations qui incombent juste à un groupe. Un des autres signes c’est que si l’ego délaisse ce qui a été évoqué précédemment, le regard des gens et la subsistance lui causent des soucis. Par contre, s’il va au-delà de ces faits alors il avance vers le dépouillement.

 

On peut lire dans le livre Tanwir (illuminations) : « ce que le Vrai veut de toi, c’est que tu demeures là où Il t’a placé jusqu’à ce que ce soit Lui, le Vrai, le Très-Haut, qui décide de te faire sortir, tout comme c’est lui qui a décidé de te faire entrer. En vérité, il ne s’agit pas de renoncer aux causes, il faut que cela soit les causes qui renoncent à toi. »

 

Un Sage a dit : « J’ai renoncé à telle et telle cause, puis j’y suis revenu, puis ce furent les causes qui renoncèrent à moi et je n’y suis plus revenu ». Puis, il dit : « je suis allé chez le Shaykh Abou al Abbas Al Moursi, déterminé à définitivement renoncer à tout (Tajrid). Je me disais intérieurement : “je suis loin d’arriver à Dieu le Très-Haut dans l’état dans lequel je suis. Je suis trop préoccupé par la science externe et la fréquentation des gens”. Le Shaykh me dit alors sans que je ne lui pose aucune question : “Un homme occupé par la science externe, qui était une référence dans ce domaine, est devenu mon compagnon et a goûté un peu à la Voie. Il revint me voir et me dit : ‘Ô Mon Maître ! Je désire sortir de l’état dans lequel je suis pour me retirer en votre compagnie’. Je lui dis alors : ‘L’affaire ne se présente pas ainsi ; reste là où Il t’a placé, car Dieu a déjà décrété pour toi ce que tu devras atteindre entre nos mains (sous notre direction)’”. Le Shaykh me regarda alors et dit : “c’est ainsi que les véridiques (siddiqine) agissent. Ils ne changent pas de situation tant que le Vrai, glorifié soit-il, ne se charge de les en faire sortir”. Je quittais son domicile et Dieu nettoya mon cœur de ces idées. Je trouvai ensuite le repos dans la soumission à Dieu le Très-Haut. Le Prophète, que les prières et les salutations soient sur lui, a dit de ces personnes : “l’assise avec ces gens n’amène pas l’affliction” ».

 

Le Sage a expliqué l’anecdote avec Abou Al Abbas Al Moursi en disant : « Le Shaykh a interdit le dénuement, car l’ego le désirait avec avidité. Lorsque l’ego désire et est avide de quelque chose, c’est que celle-ci lui est légère et agréable. Il n’y a pas de bien ni de bonheur dans ce qui est facile et léger pour l’ego. » Il dit ensuite : « l’aspirant, le disciple, le mourid[2] ne doit se dépouiller que lorsque l’état où il se sent fort passe s’il veut réellement bénéficier des bienfaits du dépouillement. S’il soumet son ego au renoncement, alors qu’il est dans un état ou il se sent fort, la faiblesse en résultera. Faiblesse qui sera suivie de près par des ennemis qui viendront troubler et tenter le disciple. Peut-être que si le Très-Haut ne l’avait pas pris en charge avec bienveillance, en lui permettant la fréquentation des gens, il serait revenu à ce qu’il avait quitté jusqu’à ce qu’il ait une mauvaise opinion à propos des gens du dépouillement. Il aurait alors dit : “Il n’y a rien de vrai, nous sommes rentrés dans un pays, mais nous n’avons rien vu.” »

 

Celui à qui pèse le dépouillement e, voilà en premier celui à qui on demande de renoncer à tout. Cela lui est pénible, car il a réalisé qu’une épée est sur son cou et que s’il esquisse le moindre mouvement, elle lui tranchera la veine jugulaire. Concernant celui qui a renoncé à tout, s’il veut revenir aux causes, aux affaires de ce monde, sans autorisation claire, alors il s’agira d’une chute de l’aspiration (ambition spirituelle) élevée vers une aspiration plus basse. On peut dire qu’il s’agit de la chute de la grande sainteté vers la petite sainteté. Le Shaykh de notre Shaykh Sidi Ali rapporte que son Shaykh Sidi al Arbi lui a dit : « Ô mon fils, si j’avais vu quelque chose de plus élevé que le renoncement total, ou qui s’en rapproche ou soit plus bénéfique, je t’en aurais fait part. Pour les gens de cette Voie, il est considéré comme un élixir : une goutte de cette potion a plus de valeur que tout l’or qui peut être contenu entre l’Orient et l’Occident. Voilà ce que représente le dénuement au sein de cette Voie. »

 

J’ai entendu le Shaykh de notre Shaykh dire : « La connaissance de celui qui vit dans le renoncement est meilleure. Ses idées sont plus claires, car la pureté découle de la pureté et le trouble provient du trouble. La pureté intérieure découle de la pureté extérieure et le trouble intérieur provient du trouble extérieur. Plus on se fie à ses sens, plus la compréhension des significations (spirituelles) diminue ». Selon certains récits, si un savant prend quelque chose de ce monde, il baisse d’un degré dans l’estime de Dieu même si c’est pour dépenser avec générosité pour Dieu. Celui qui est autorisé à user des moyens de ce monde a le même statut que celui qui s’est dépouillé puisque les moyens auxquels il a recours sont un acte d’adoration. En vérité, le dépouillement sans autorisation, c’est chercher à avoir recours aux causes, et le recours aux causes avec autorisation est en fait un dépouillement.

 

Mise en garde : Toutes ces paroles sont adressées aux cheminant ; ceux qui sont arrivés et qui sont fermement établis ne sont pas concernés. Ils sont ravis à eux même, ils prennent de Dieu, et redistribuent par Dieu. Dieu se charge de leurs affaires, Il protège leurs secrets (spirituels) et leurs cœurs sont gardés par les soldats des lumières. L’injustice et l’obscurité de tout autre que Dieu n’a point d’effet sur eux. Les Compagnons vivaient dans cet état vis-à-vis des causes, que Dieu nous fasse profiter de leurs bénédictions (barâka), Amine. Sache que celui qui doit recourir aux causes et celui qui a renoncé œuvrent tous les deux pour Dieu. Tous les deux sont sincèrement orientés vers Dieu. Un connaissant a dit : « celui qui a renoncé aux causes et celui qui doit les faire sont comme deux esclaves d’un roi. Il dit à l’un “travaille et mange”, et il dit à l’autre “reste en ma présence et je me charge de ta subsistance” ». Cependant, la sincérité dans l’orientation (vers Dieu) de celui qui s’est détaché du monde est plus forte, car il n’est plus entravé puisqu’il a coupé tout contact comme nous l’avons précisé.

 

L’aspiration spirituelle (himma) du disciple qui s’est totalement dénué est, pour la plupart du temps, en conformité avec les dires du Prophète, que les prières et les bénédictions soient sur lui : « Dieu a des hommes qui, s’ils devaient jurer par Dieu, Il les exaucerait ». Le Prophète, que les prières et les salutations soient sur lui, a dit : « Prenez garde au regard clairvoyant du croyant, car il voit par la Lumière d’Allah ». Notre Shaykh a dit : « Par Dieu, il y a des gens qui n’ont des ambitions et des aspirations qu’avec l’autorisation préalable de Dieu de les avoir (ces ambitions et ces aspirations). » Le Shaykh a eu peur que l’on s’imagine que les aspirations puissent percer les murs de la prédestination et qu’elles puissent accomplir ce qui n’a pas été décidé par le destin et le décret divin.

 



[1] Note de traduction : le mot « asbab » désigne, au sens large, les circonstances qui donnent lieu à un mouvement spirituel, qu’il soit bon ou mauvais.

[2] “Qui désire Dieu”


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